Pourquoi Google veut remettre à la mode les cabines téléphoniques

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Google veut équiper le monde de ses cabines Link. Mais derrière ce réseau à priori inoffensif se cache une terrifiante machine publicitaire. (Partie 1)
Link

Du haut de son mètre 98, Bill de Blasio est souvent bien plus grand que ses interlocuteurs. Mais par cette froide journée de février, le maire de New York est au coin de la Troisième Avenue et de la 16e Rue, en pleine conversation avec un bloc de verre et de métal aux courbes élégantes de 2,70 m. Il est apparu depuis peu sur le trottoir, devant le restaurant Mariella Pizza. Le maire est en train d’évaluer les connaissances du monolithe. sait-il où se trouve la crèche la plus proche de son domicile de Park Slope ? La machine passe glorieusement le test et le maire se tourne vers les micros tendus.

« Vous venez d’assister à un moment historique », dit-il aux journalistes rassemblés autour de lui. « Il s’agissait du premier appel officiellement passé de l’une de nos bornes LinkNYC dernier cri. »

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Le maire Bill de Blasio face à une borne LinkNYC
Crédits : Michael Appleton/Mayoral Photography Office

Les New-Yorkais sont habitués à entendre leur maire qualifier d’historique la moindre réalisation ayant lieu pendant son mandat, mais cette fois il a peut-être eu raison. La tour mince et rutilante qui se dresse devant lui est le précurseur d’une invasion totale : à la fin du mois de juillet, il y en aura 500 dans toute la ville. Au départ, les bornes LinkNYC étaient supposées remplacer les vieilles cabines téléphoniques, mais au final, on en comptera 7 500 à New York. Une armée de soldats numériques géants tapissant les rues des cinq arrondissements de la ville.

Dans leur carcasse tout droit sortie d’un film de SF, les bornes Link possèdent toute une panoplie de capacités dont leurs aînés analogiques n’auraient jamais pu rêver : des appels VoIP gratuits dans tout le pays ; des stations de chargement USB ; et grâce à un réseau de fibre flambant neuf installé sous les rues, un accès gratuit à Internet dont le débit se compte en Go. Il est accessible soit via la tablette fonctionnant sous Chrome intégrée à la borne, soit via wifi sur le smartphone de l’utilisateur. Il suffit de s’inscrire une seule fois au service pour que son téléphone se connecte automatiquement au réseau à chaque fois qu’il sera à portée et que le wifi sera activé. Les bornes se passent le relais sans baisse de débit à mesure qu’on descend la rue. « Ce sera le réseau le plus vaste et le plus rapide du monde – et totalement gratuit », fanfaronne De Blasio. « Car s’il y a bien une chose que je sais de mes concitoyens new-yorkais, c’est qu’ils aiment quand les choses sont totalement gratuites. »

À côté du maire, les mots « Hello World » s’affichent sur les grands écrans de verre qui s’étalent sur la majeure partie des flancs de la tour. Tandis que le maire poursuit son discours, un nouveau message apparaît sur l’écran : « Si vous voyez quelque chose se passer, dites-le. Méfiez-vous de tout ce qui est laissé sans surveillance. »

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Bill de Blasio
Crédits : Michael Appleton/Mayoral Photography Office

Quand De Blasio dit que le réseau LinkNYC sera gratuit, il ne veut pas seulement dire que les New-Yorkais pourront se connecter sans avoir à payer de frais de wifi exorbitants. Il veut dire que la ville et ses contribuables n’ont pas à payer un centime pour ce bond en avant historique en matière d’infrastructures réseaux. Aucun pouvoir public n’a été constitué pour le construire. Aucun emprunt n’a été fait, aucun impôt n’a été prélevé et on n’a puisé dans aucun fonds d’urgence pour le mettre en marche.

Mais peut-être que l’avertissement affiché sur la borne devrait être : « Méfiez-vous de tout ce qui est gratuit à New York ». En vérité, la ville n’est pas du tout impliquée dans la construction du réseau. Il sera construit, détenu et piloté par un consortium d’entreprises privées qui se fait appeler CityBridge. L’histoire et la structure de CityBridge sont embrouillées. Quand il a décroché la franchise de la ville en 2014, le consortium était composé de certaines des sociétés les plus importantes dans leurs domaines respectifs : le concepteur de télécommunications Qualcomm ; Civiq Smartscapes, une société de Comark Corporation qui planche sur des technologies à destination de villes « intelligentes » et connectées ; les conseillers en design et technologie Control Group ; ainsi que la société d’affichage extérieur Titan. L’été dernier, deux des partenaires centraux du consortium, Titan et Control Group, ont été rachetés et fusionnés en une nouvelle société : Intersection. Intersection est la propriété de Sidewalk Labs. Et Sidewalk Labs, une « entreprise d’innovation urbaine », appartient à Alphabet, la multinationale que beaucoup appellent encore Google.

Les sentinelles

Le fait que LinkNYC soit au bout du compte financé par Google explique pourquoi New York a eu la chance inouïe de se voir offert un réseau de wifi public d’une rapidité sans précédent et totalement « gratuit ». CityBridge va non seulement installer des kilomètres de fibre toute neuve sous la ville, entretenir et mettre à jour le réseau gratuitement pour le consommateur, mais il va aussi faire cadeau à la ville d’un demi-milliard d’euros au cours des douze prochaines années pour le mettre en route.

Le tout est financé par la publicité. Les deux écrans de 140 cm sur chaque borne diffuseront des publicités ciblées par un algorithme à partir des informations collectées par la borne sur ses utilisateurs. Comme le veut le vieil adage d’Internet : si c’est gratuit, c’est vous qui êtes le produit. Ce qui devrait faire réfléchir les New-Yorkais, d’après Lee Tien, un avocat travaillant pour l’Electronic Frontier Foundation.

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Le réseau de bornes Link à New York
Crédits : LinkNYC

« Si CityBridge mise sur un business model non-payant et qu’ils dépensent beaucoup d’argent pour mettre leur infrastructure en place, c’est qu’ils vont sévèrement monétiser les données », dit Tien. « Ce qui signifie qu’ils réfléchissent en permanence à de nouvelles façons de collecter les données des utilisateurs, et aux différents moyens d’en tirer des bénéfices. »

On nous dit souvent que les gens n’ont plus rien à faire de leur vie privée, qu’ils sont prêts à échanger les détails les plus intimes de leur vie contre des trucs cool et gratuits – un moteur de recherche, des itinéraires, le possibilité d’envoyer des mails… « Ils ne pensent pas aux risques quand leurs informations sont collectées et mises dans une boîte noire », explique Linda Holliday, CEO de Citia et business angel avec une longue carrière dans l’économie numérique et le marketing derrière elle. « Les entreprises utilisent nos informations pour nous connaître mieux qu’on ne se connaît nous-mêmes. Elles peuvent prédire que vous allez divorcer avant même que vous en soyez conscient. Ils savent que vous voyagerez en classe affaires alors que vous êtes seulement en train de regarder les horaires. Et ils utilisent ces connaissances pour prendre des décisions à notre place sans même qu’on en soit conscients. »

Il y a un autre enjeu dans cette affaire : la ville de New York a-t-elle le droit de livrer les données de ses citoyens sans les consulter ? Les élus de la ville – par dessus les objections de certains gardiens de la ville et contre ce qui est, en vue du budget annuel de la ville de 71 milliards d’euros, un échange idiot – ont-ils le droit de vendre la vie privée de leurs concitoyens à une entreprise privée ? (Ceci malgré les objections de ses propres organes de surveillance, et pour un prix dérisoire au vu du budget annuel de la ville, qui est de 71 milliards d’euros.)

« C’est une machine à propagande personnalisée, générée en temps réel. »

L’année dernière, Google a réalisé 68 milliards d’euros de bénéfices en amassant les données comportementales des utilisateurs pour créer des publicités ciblés. Ils ont été condamnés plusieurs fois pour violation des normes sur la protection de la vie privée aux États-Unis et en Europe. Ils sont allés tellement loin en 2015 qu’avec l’avènement d’Alphabet, ils ont remplacé leur célèbre devise interne « Don’t be evil » (« Ne soyez pas malveillants ») par un simple « Obey the law » (« Obéissez à la loi »). Ils en avaient probablement assez qu’on se moque de l’écart entre leur slogan et leur business model. Google est en train de récupérer autant d’information qu’ils le peuvent provenant du plus grand nombre de sources possibles, jusqu’à ce que quelqu’un ne les arrête. L’un des principaux atouts de Google est l’indifférence globale des consommateurs, leur apathie ou leur inconscience – ou les trois.

Mais LinkNYC marque un tournant radical, même pour Google. C’est une tentative d’établir une présence permanente dans toute la ville, parcelle après parcelle, et d’étendre son modèle dématérialisé au paysage dans lequel les êtres humains évoluent quotidiennement. L’entreprise a l’intention de cloner son système et de le vendre dans le monde entier par la suite, gouvernement après gouvernement. Chaque nouvel endroit à souscrire deviendra une nouvelle ferme à bénéfices pour l’activité publicitaire de Google. En même temps qu’ils étendront leur quasi-monopole de l’information sur notre comportement en ligne, ils pourront désormais y inclure des informations sur notre comportement dans le monde matériel.

« C’est une machine à propagande personnalisée, générée en temps réel », affirme Douglas Rushkoff, théoricien des médias résidant à New York. « C’est un appareil de manipulation à plusieurs milliards d’euros, customisé non pas pour répondre aux désirs des consommateurs, mais pour faire tomber nos barrières psychiques. Et maintenant, ils veulent lancer ça comme un service public sur toute la ville de New York ? Je suis désolé mais c’est un pacte avec le diable dont nous n’avons vraiment pas besoin. »

La perspective du déploiement de sentinelles aspiratrices d’informations sur toute une ville et demain toute la planète met les gens mal à l’aise même là où on ne s’y attend pas : au sein de Sidewalk Labs, par exemple. Comme me l’a expliqué un expert en urbanisme qui a souhaité garder l’anonymat par peur de s’attirer les foudres de Google, certains des ingénieurs impliqués dans le projet sont « assez intelligents pour avoir peur des conséquences de ce qu’ils sont en train de construire ».

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Google part en guerre

« Un groupe de leaders des secteurs de la technologie, des médias et de la finance » s’est réuni le 5 avril dernier dans le bâtiment néoclassique massif du Club Yale de New York. L’un des événements principaux de ce Suscriber Summit organisé par le magazine The Information était une conférence intitulée « Google City : Comment le titan de la tech repense les villes – plus vite qu’on ne le croit ». Le conférencier était Dan Doctoroff, le fondateur et CEO de Sidewalk Labs et ancien CEO du géant des médias et de la finance Bloomberg LP. C’est également l’ancien adjoint au maire Michael Bloomberg, avec qui il a travaillé pendant six ans.

En tant qu’adjoint au maire, Doctoroff s’est taillé une réputation de rénovateur agressif n’hésitant pas à jouer des coudes pour parvenir à ses fins. Il a supervisé les méga-projets tape-à-l’œil – l’Atlantis Yard, High Line, le nouveau World Trade Center, la refonte du West Side – qui ont aidé à faire de la ville sous Bloomberg une aire de jeux pour les gens riches et puissants.

La mission de Sidewalk Labs est avant tout de « fabriquer des produits qui répondent aux grands problèmes d’urbanisme ». Lors de la conférence du 5 avril, Doctoroff a décrit les innovations de Sidewalk en matière de data comme la dernière d’une série de révolutions technologiques historiques – aux côtés de la machine à vapeur, du réseau électrique et de l’automobile – qui ont transformé la métropole, reléguant définitivement l’ancien monde au passé. « Les villes sont difficiles, on s’y frotte à des intérêts particuliers », a confié Doctoroff d’un air songeur à l’éditrice de The Information, Jessica Lessin. « Il y a de grands obstacles à surmonter. Mais en fin de compte, on ne peut pas arrêter la technologie. Et nous pensons qu’on en est là aujourd’hui. »

Doctoroff ventait les mérites de LinkNYC, l’unique projet duquel Sidewalk Labs daignait discuter publiquement à ce moment-là. Pour lui, c’est une solution à l’apartheid numérique qui sévit depuis longtemps à New York qui a laissé les plus démunis sans accès décent à Internet. Mais il a aussi fait comprendre que sa vision à terme était bien plus vaste. « Avec LinkNYC, nous sommes au début d’un processus d’expansion dans d’autres villes », a dit Doctoroff. Le réseau fournissant un gigantesque flux de données sur l’état de la ville, il pourra servir de colonne vertébrale à toutes sortes de nouvelles apps dédiées à la vie urbaine. « Nous voyons cette technologie comme une fonctionnalité, nous commençons dont à l’appliquer à d’autres produits et services. »

Depuis cette conférence, les ambitions de Sidewalk Labs sont devenues plus claires. La société a proposé de construire un système de gestion de la circulation informatisé à Columbus, dans l’Ohio. Les experts ont peur que le système détruise le réseau de bus et rende la ville dépendante aux technologies de Google. Mais il y a plus ambitieux encore : Sidewalk Labs projette de construire un « quartier numérique » qui serait construit sur un territoire appartenant à Google ou une autre entreprise, ou bien cédée à cet effet par un gouvernement.

L’idée d’une ville bâtie de zéro sur la base des principes et des valeurs des technologistes, libérée de l’inertie, des formalités administratives et des querelles de territoires qui sont le fardeau de nos villes représente l’apogée messianique de la pensée de la Silicon Valley.

Ce qu’ils appellent la « ville intelligente » – une ville si connectée à des capteurs et des collecteurs de données que ses habitants et ses opérations ont l’efficacité méticuleuse d’une horloge ou d’un code informatique – est un mirage que les utopistes technologiques ont imaginé il y a plus d’une dizaine d’années. Dans le monde entier, des projets à différents degrés d’avancement – Songdo en Corée du Sud, Masdar aux Émirats arabes unis, la PlanIt Valley au Portugal – promettent tous l’avènement d’une vie urbaine enrichie par la data, comme l’incarnation d’un grand rêve moderne.

Adam Greenfield, professeur de design urbain à l’University College de Londres, est peut-être la voix la plus discordante au sein des discoureurs sur la ville intelligente, qu’il voit comme un dangereux charabia de positivisme logique appliqué au capitalisme. « C’est comme si on prenait Minority Report pour un catalogue ou une liste de choses à faire au lieu d’y voir une dystopie », écrit-il dans son pamphlet au titre éloquent, Against The Smart City. Greenfield est à peine plus mesuré dans son évaluation du projet new-yorkais : « LinkNYC est une connerie insultante », dit-il.

Le mépris de Greenfield est toutefois étouffé par le battage promotionnel des mordus de la tech qui défendent la ville intelligente et leurs supporters dans les médias. Le mouvement a trouvé en Doctoroff son fer de lance idéal. Au sein de l’administration de la ville, il se présente comme l’urbaniste technocrate par excellence et guide les idées visionnaires des développeurs à travers le labyrinthe bureaucratique de la mairie. Avec Sidewalk Labs, il a enfin trouvé un client à la hauteur de ses ambitions. « Alphabet/Google est l’entreprise la plus ambitieuse qui ait jamais existé », a dit Doctoroff à ses fans du Yale Club. « Il faut remonter au XVIIe siècle, voire avant, avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, qui avait même le pouvoir de guerroyer. »

Source : http://www.ulyces.co/nick-pinto/pourquoi-google-veut-remettre-a-la-mode-les-cabines-telephoniques/

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