Télécoms et digitalisation, le grand gâchis africain ?

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Vantée depuis des années pour sa vitalité et sa croissance exponentielle, les télécoms en Afrique sont à la croisée des chemins. Partagée entre grands opérateurs qui cherchent à consolider leurs marges et régulateurs souvent en panne de vision, la digitalisation de l’Afrique et la nécessaire démocratisation de l’accès au réseau souffre désormais d’un sous-investissement chronique. Pourtant, le potentiel de marché est encore là, masqué par la pression du court-termisme et des résultats annuels. Décryptage.

Chaque année, à l’heure de la publication des résultats pour les grands opérateurs télécoms en Afrique, c’est à peu près la même scène qui se répète : érosion des revenus issus de la voix, ralentissement de la croissance dans les marchés matures ou historiques, vitalité en Afrique de l’Ouest et de l’Est, stagnation en Afrique centrale,  progression des services connexes, et explosion des services mobiles sur fond de pression sur les prix.

Comme dans le film Un jour sans fin, où le héros incarné par Bill Murray revivait perpétuellement la même journée, les grands opérateurs télécoms du continent ne cessent de décrire une situation de marché similaire d’année en année, sans qu’aucun d’eux ne présente de vision ambitieuse pour porter la digitalisation de l’Afrique au niveau supérieur ou pour sécuriser la question clé de la démocratisation de l’accès.

L’accès, pierre angulaire du débat sur les télécoms en Afrique

Peu évoqué, voire négligé, l’accès est pourtant le terrain de jeu de la future bataille technologique. Les géants de l’Internet que sont les Google, Amazon ou Facebook- à la différence des grands opérateurs télécoms- semblent l’avoir bien compris, et investissent massivement dans les tuyaux depuis cinq ans. Certains d’entre eux sont même à la manœuvre en Afrique à travers des initiatives pionnières dans la fibre ou en tentant de déployer des ballons-relais de réseau.

Même qu’il existe un consensus entre les experts pour affirmer que le digital constitue une opportunité exceptionnelle pour le continent en matière de libération des initiatives entrepreneuriales et de dynamisation du commerce, la plupart des grands acteurs télécoms continuent à être drogués aux revenus issus de la voix, alors que ces derniers poursuivent une courbe descendante rapide. A l’image de l’armée française barricadée derrière sa ligne Maginot lors de la Seconde guerre mondiale, ils mènent un combat d’arrière-garde et prennent le risque d’être «Uberisés» par de nouveaux entrants, à l’instar du géant indien Bharti Airtel, qui a vu son résultat net 2016 baisser de 54% suite à une offensive inédite de son challenger Reliance Jo sur la data.

Cette situation n’est pas sans en rappeler d’autres, plus anciennes, qui ont conduit à un bouleversement du secteur des télécoms au début des années 90. A l’époque, le grand opérateur anglais, British Telecom, estimait que le marché du cellulaire ne constituerait pas un relais de croissance suffisant et a préféré concentrer ses opérations sur le marché du fixe. Le reste de l’histoire est connu : un certain Mo Ibrahim, d’origine soudanaise, qui se trouvait à la tête de la division mobile de British Telecom, claquera la porte de la multinationale, ouvrant la voie à l’une des success-stories les plus emblématiques du secteur des télécoms africain avec Celltel, après avoir créé une entreprise d’optimisation des réseaux mobiles.

Comment sortir du «tech-washing» ?

Bien sûr, certains grands opérateurs engagés en Afrique affichent un volontarisme de façade en soutenant ça et là des incubateurs de start-ups, mais cet engagement est à relativiser. Dans la plupart des cas, il s’agit d’opérations à mettre sur le compte d’une volonté de «tech-washing» en tentant d’associer l’image très positive du digital à celle des opérateurs, à l’instar des tentatives des grands groupes pétroliers avec les acteurs de l’environnement. Dans la plupart des cas, il s’agit tout au plus de soutenir des initiatives existantes ayant pour but de catalyser des start-ups ou de s’inscrire dans le sillage d’acteurs affichant un certain dynamisme technologique conjoncturel.

Certes, les grands groupes de télécoms impliqués en Afrique ont une marge de manœuvre étroite. Souvent côtés en bourse, ils sont comptables de leur rentabilité et il leur est difficile de ne pas tenter de tirer au maximum sur leurs sources de profit, au risque de voir les dividendes baisser, et donc de mécontenter leurs actionnaires. Il leur est donc quasiment interdit de poursuivre une stratégie de challenger en misant sur le tout-digital où en réduisant encore plus les prix. De même, les régulateurs télécoms africains ont une part de responsabilité dans cette anesthésie du secteur, substituant à leur vocation première de préfigurateur du futur des télécoms celle de gestionnaire d’un marché dont ils ne font évoluer le cadre que de manière incrémentale, tranchant ici et ailleurs des débats de chapelle dévolus à une communauté de spécialistes.

Course vers la rentabilité et apathie réglementaire

Cette double dynamique -course vers la rentabilité et apathie réglementaire- entraîne des effets collatéraux désastreux pour le consommateur qui se retrouve prisonnier du sous-investissement dans les infrastructures télécoms. Ces dernières se concentrent en effet par cette loi du marché sur les zones urbaines à forte densité, et s’attachent donc à trouver le point de rentabilité optimal.

Or, les enjeux de la démocratisation de l’accès en Afrique sont tout simplement trop énormes pour attendre que le marché crée de lui-même les conditions optimales afin qu’un investissement massif dans les infrastructures télécoms intervienne à court terme. Dans ce cadre, il est nécessaire qu’une impulsion majeure, combinant de nouveaux cadres réglementaires et fiscaux et basée sur une vision de l’avenir ambitieuse, puisse être mise en place au niveau panafricain, afin de libérer le capital en situation d’être dévolu au secteur. Faute de sursaut, l’Afrique court le risque de rater un virage technologique essentiel pour son développement .

Source : http://afrique.latribune.fr/think-tank/2017-07-10/telecoms-et-digitalisation-le-grand-gachis-africain-743333.html

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